Douleurs inhabituelles, saignements, retards de règles : depuis les manifestations des 17 et 24 octobre, de nombreuses femmes signalent des troubles gynécologiques après avoir été exposées aux gaz lacrymogènes. Le collectif «Lacrymo de sang» a recueilli plus de 9 500 témoignages, sans qu’aucune étude à grande échelle n’ait encore établi de lien de cause à effet.
Des douleurs apparues dans les jours suivants
Mathilde, 35 ans, participe à la manifestation du 17 octobre à Bordeaux. Elle raconte avoir été exposée aux gaz lacrymogènes pendant près d’une heure, place de la Bourse, avant même le départ du cortège. « J’ai eu les yeux qui pleurent, le visage qui brûle, la gorge qui est en feu », se souvient-elle. Dès le lendemain, d’autres douleurs apparaissent, notamment « une sensibilité inhabituelle de la poitrine, des crampes utérines et des douleurs pelviennes persistantes ».
Ses règles, attendues le 18 octobre, n’arrivent que dix jours plus tard. « J’ai des douleurs comme si j’avais mes règles, mais je ne les ai pas », témoigne-t-elle. Elle dit avoir des saignements bien plus importants que d’habitude et « n’avoir jamais vécu ça », alors qu’elle souffre déjà de problèmes gynécologiques et a connu des retards de règles par le passé.
À Paris, Keyu Hernandez, 23 ans, étudiante en cybersécurité, a elle aussi manifesté le 17 octobre. Environ 28 heures après avoir été exposée aux gaz, près de la place de la Madeleine, elle ressent une douleur particulièrement intense. « Je commence d’un coup à avoir mal au ventre, et après une crampe, mais super violente », décrit-elle. Elle estime que cette crampe a duré entre quarante minutes et une heure. C’est en découvrant d’autres récits sur TikTok et Instagram qu’elle s’interroge sur un possible lien, sans pouvoir le vérifier.
D’autres témoignages recueillis par franceinfo décrivent des symptômes apparus à des délais variables. Une manifestante bordelaise, Amélia, affirme avoir été exposée pendant au moins une heure et demie le 17 octobre, avant de ressentir des douleurs dans le bas-ventre le 21 octobre. Une manifestante anonyme, qui souhaite rester anonyme, dit avoir eu des « contractions utérines » le soir même de la manifestation, puis des saignements vaginaux le lendemain. Elle précise être sous implant contraceptif depuis deux ans et demi.
Au moins 9 500 témoignages recueillis
Le collectif Lacrymos de sang, fondé notamment par Eva-Luna Tholance, a lancé début octobre un questionnaire destiné aux femmes et aux personnes menstruées ayant constaté des troubles après une exposition aux gaz lacrymogènes. Selon les chiffres communiqués à franceinfo, environ 9 500 réponses avaient été recueillies au 29 octobre.
Les symptômes les plus fréquemment rapportés sont des crampes utérines, des douleurs menstruelles ou ovariennes, des saignements inhabituels et une sensibilité mammaire. Le collectif fait également état de signalements de fausses couches : Eva-Luna Tholance en avait recensé 21 le 26 octobre. Ces chiffres proviennent de déclarations faites en ligne. Ils ne correspondent pas à des diagnostics médicaux et ne permettent pas de déterminer la fréquence de ces troubles chez l’ensemble des manifestantes exposées.
Que disent les études scientifiques ?
Les effets immédiats des gaz lacrymogènes sur les yeux, la peau et les voies respiratoires sont bien documentés. En revanche, leurs conséquences possibles sur le cycle menstruel ont fait l’objet de beaucoup moins de travaux. Une étude américaine publiée en 2021 dans la revue BMC Public Health a interrogé des personnes exposées pendant les manifestations de 2020 à Portland, dans l’Oregon. Parmi les 1 650 personnes retenues pour l’analyse des troubles menstruels, 54,5 % déclaraient une perturbation de leur cycle ou une sensibilité mammaire après leur exposition.
Une deuxième étude, publiée en 2023 dans Frontiers in Epidemiology, a porté sur 1 276 femmes ayant déclaré avoir été exposées à des agents chimiques employés par les forces de l’ordre. Parmi elles, 83 % rapportaient au moins un des symptômes étudiés. Ces pourcentages concernent des participantes recrutées pour ces enquêtes, et non l’ensemble des femmes exposées aux gaz lacrymogènes.
Alexander Samuel, docteur en biologie moléculaire, travaille sur la toxicité de ces produits depuis plusieurs années. « Plus on est exposé aux gaz lacrymogènes, plus il y a de cas de troubles du cycle menstruel qui sont rapportés », résume-t-il. Il appelle toutefois à la prudence : « Il faut avoir vraiment des résultats fiables et solides avant de dire : c’est définitivement les gaz lacrymogènes. » Il réclame des études épidémiologiques comparant des groupes de personnes exposées et non exposées, afin de distinguer les autres facteurs susceptibles d’expliquer ces symptômes.

